C3 – Clinique des expériences exceptionnelles

Président : Yves SARFATI – Paris,
Conférencier : Thomas RABEYRON – Nancy

CQFPSY s’intéresse à la genèse de la conférence plénière que donnera Thomas Rabeyron à Lille en 2022 en interviewant Yves Sarfati, à l’origine de cette initiative.

Vous avez invité Thomas Rabeyron pour une conférence plénière au prochain CFP, comment est née cette idée ?
Yves Sarfati : Je suis en cheville avec Thomas Rabeyron depuis l’expérience « Hartung Study » avec Abraham Poincheval comme sujet d’observation. Abraham Poincheval est aujourd’hui considéré comme l’un des principaux artistes de la scène de la « performance » en France, et s’est notamment rendu célèbre avec des œuvres qui mettaient à l’épreuve ses limites psychiques et corporelles sur un temps très long, jusqu’à une semaine de confinement, dans des endroits exigus (par exemple Pierre au Palais de Tokyo en 2017).

Quel est le lien avec les expériences paranormales dont va parler Thomas Rabeyron ?
YS : Les hallucinations provoquées par certaines de ses expériences d’isolement ont donné l’idée d’une nouvelle expérience, plus « hallucinogène » encore. La Fondation Hartung-Bergman a invité Abraham Poincheval à s’immobiliser, enfermé dans un caisson spécial dans lequel il avait sous les yeux, en continu, 7 jours entiers durant, une seule et même œuvre de Hans Hartung. La performance avait lieu en juin 2021 à la galerie Perrotin et nous avons obtenu un recueil verbal + EEG des expériences exceptionnelles qu’il a traversées lors des 7 jours de son enfermement dans la sculpture – dont une sortie hors du corps avec une promenade dans la périphérie de la pièce !

Quel intérêt les psychiatres ont-ils à réinvestir ces expériences dont on parle peu ou pas lors de leurs études ?
YS : En la personne de Thomas Rabeyron, et avec son laboratoire de recherche, nous aurons un des spécialistes mondiaux des expériences exceptionnelles, ces phénomènes longtemps exclus du champ de la science et cantonnés à l’occultisme et au spiritisme. Freud lui-même s’est plusieurs fois questionné sur cette clinique, pour chaque fois réaffirmer que l’état de la science ne lui permettait pas d’en rendre compte et renvoyait à l’avenir leur élucidation future.

Pensez-vous que la diversité des expériences rassemblées derrière la notion de « paranormalité » constitue un ensemble homogène de phénomènes ? 
YS : Homogènes sans doute pas, ne serait-ce que par les mécanismes neurophysiologiques qui les sous-tendent : plus on les décrit, plus ils semblent variés. En revanche, la clinique montre qu’il existe des facteurs de vulnérabilité communs, une clinique spécifique, que Thomas Rabeyron ne manquera pas d’exposer lors de sa plénière au CFP.

Ces expériences constituent-elles une extension de la psychopathologie de la vie quotidienne, des formes plus singulières d’expression de mécanismes de défense ? 
YS : Oui et non, disons plutôt une solution trouvée pour maintenir une intégrité psychique dans des situations extrêmes. D’une certaine manière la survenue d’une tentative défensive face à une réalité traumatique exerce une fonction salutaire dans un premier temps, au risque de devenir ensuite inappropriée, persistante, rémanente dans son lien au souvenir traumatique, et finalement pathologique. Pensons aux expériences de “sortie hors du corps” de personnes qui subissent des viols, sortes de dissociations corps-esprit qui sont rapportées comme des modes de survie psychique par les victimes mais sont peut-être le lit d’expériences dissociatives ultérieures.

Thomas Rabeyron a ouvert une consultation spécialisée dédiée à l’accueil des personnes qui vivent ces expériences. Il a une visée de recherche mais aussi d’aide des personnes qui les rapportent. Avez-vous rencontré des patients évoquant spontanément ces phénomènes et comment les avez-vous considérés ?
YS : C’est justement Thomas Rabeyron qui en parlera le mieux, car sa cohorte devient importante et son expérience clinique nourrie. Nous retiendrons que notre écoute de psychiatre, formés à la rationalité scientifique et à la logique médicale, n’est pas la plus à même de laisser émerger ces éléments souvent jugés honteux par le patient, qui rechigne à les exprimer à des psychiatres, soit parce que l’ayant déjà fait, il s’est vu rabroué comme un fabulateur ou considéré comme un psychotique, soit parce qu’il se trouve capté en amont d’une prise en charge médicale, par des rebouteux ou des chamanes dans le meilleur des cas, et dans le pire par des charlatans.

Les phénomènes dits paranormaux sont-ils un terrain d’étude particulièrement favorable au dialogue entre neurosciences et psychopathologie ? 
YS : Et comment ! À ce propos je ne peux que conseiller l’ouvrage de Thomas Rabeyron paru chez Dunod « Clinique des expériences exceptionnelles » pour saisir à quel point plusieurs niveaux descriptifs sont nécessaires pour espérer comprendre ces phénomènes. Psychopathologie cognitive, neurobiologie, psychanalyse, imagerie cérébrale : toutes les données, tous les modèles doivent être confrontés pour asseoir la scientificité de la recherche dans le domaine du paranormal. 

Voyez-vous un lien entre la qualité de ces expériences et les expériences psychédéliques qui font l’objet d’un regain d’intérêt elles-aussi ?
YS : Ces expériences interrogent les limites des perceptions externes et internes du sujet et la vulnérabilité de sa conscience par rapport à son environnement. Ces études rejoignent une question importante de notre l’époque : les structures limites. Aujourd’hui, l’organisation narcissique-identitaire de la personnalité qui caractérise de plus en plus la subjectivité de nos contemporains devient plus souple, plus labile, et s’émancipe d’une confrontation directe et soumise à la castration, ce qui favorise notamment les troubles limites. Par leur caractère extrême, les situations d’expériences exceptionnelles et psychédéliques constituent des cas d’étude privilégiés des troubles de la limite et à ce titre sont parfaitement en phase avec l’époque.